Côte d'Ivoire : Trois militaires et un enterrement

Publié le par pascal

Semaine du jeudi 22 décembre 2005 - n°2146_2147 - Monde

Côte d'Ivoire : Trois militaires et un enterrement

« Mahé doit arriver mort ? »

Mis en examen la semaine dernière à Paris pour « complicité d'homicide volontaire », le général Poncet, ancien commandant de la force Licorne en Côte d'Ivoire, a-t-il donné l'ordre implicite de tuer le « coupeur de routes » Firmin Mahé ?

Un adjudant-chef qui dit avoir assassiné un prisonnier sur ordre d'un colonel qui assure n'avoir transmis que l'ordre implicite de laisser mourir, reçu directement d'un général qui nie avoir jamais rien ordonné de ce genre... L'affaire Mahé, Ivoirien de 29 ans, qualifié de chef d'une bande de « coupeurs de routes », voleur, violeur, tueur, recherché, blessé, capturé et étouffé de nuit au fin fond de la brousse, risque d'empoisonner longtemps l'armée de la République française. D'autant qu'il en existe désormais trois versions contradictoires !
Pour l'adjudant-chef Guy Raugel, du 4e régiment de chasseurs alpins, tout est simple. Au soir du vendredi 13 mai, il se réjouit. Trois mois qu'avec sa section en poste à Bangolo, dans la « zone de confiance » entre les forces présidentielles au sud et les rebelles au nord, il court après cette bande qui terrorise la population locale. Raugel a même payé de sa poche des indicateurs. Firmin Mahé a été pris, remis au juge local et relâché aussitôt. Ce matin, vers 9 h 30, une patrouille l'a repéré et blessé à la jambe d'un tir de fusil d'assaut Famas, mais les hélicoptères l'ont cherché en vain dans la savane. Il a fallu planquer toute la journée pour qu'il sorte de sa cachette, vers 18 heures.

Enfin, on tient Mahé ! Il est là, à moitié conscient, délirant de fièvre au poste médical de Bangolo. Et quand l'infirmière se penche sur son lit pour le soigner, il se dresse et essaie de la mordre au visage. Les soldats le passent à tabac. Puis l'ordre est donné de le transférer de nuit à l'hôpital de Man, à 70 kilomètres au nord. La région est dangereuse, on choisit donc le seul véhicule blindé disponible, celui de l'adjudant-chef Raugel, et deux de ses chasseurs alpins. Il appelle le colonel Eric Burgaud, à Man, responsable de la zone : «L'idéal est que Mahé arrive ici mort de ses blessures», dit le colonel. Interloqués, deux officiers présents, les capitaines de Larminat et Le Ségretin, rappellent et se font répéter l'ordre. Le colonel confirme : «Il faut le remonter à Man. Il faut bien prendre son temps. C'est clair?» A Raugel qui demande : «Mahé doit arriver mort? », le colonel répond : «Vous m'avez bien compris.» Peu après 19 heures, le convoi prend la route en emportant Mahé, couché, maintenant inconscient. «J'ai enfilé le sac poubelle sur sa tête. Je l'ai serré autour du cou et j'ai entouré ce dernier avec du Scotch, témoignera Raugel. Mahé a eu des soubresauts et un râle. Il s'est tendu puis s'est évanoui.»


A l'hôpital, le médecin constate le décès mais remarque qu'il «est quand même curieux qu'il soit mort d'une balle dans la jambe »... Dehors, Raugel rend compte à Burgaud, sans lui donner de détails : «Voilà, c'est fait, mon colonel, il est mort.» A 22 heures, au PC de Man, Raugel lui explique que «la mission a été exécutée mais qu'il n'y aura pas de traces». Selon lui, «le colonel a bien compris ce qui s'était passé et il m'a félicité». De son côté, Burgaud affirme qu'il est atterré par l'information.
Pour le colonel Burgaud, il ne s'agissait pas d'assassiner Mahé mais bien de le laisser mourir de ses blessures. Il dispose d'à peine 450 hommes pour assurer l'ordre sur l'équivalent de 35 départements français et de 12 hommes pour la zone de Bangolo où les coupeurs de routes pourrissent la vie quotidienne. Le matin, en appelant à Abidjan le général Henri Poncet, chef de l'opération Licorne, pour demander des hélicoptères équipés de caméras thermiques pour continuer les recherches, Burgaud s'est fait sérieusement secouer : «Vous l'avez laissé partir? Bande de cons! Retrouvez-le!» Le soir même, quand il annonce la capture et demande la marche à suivre, le général questionne : «Est-il grièvement ou mortellement blessé? - Je ne sais pas, mon général. - Eh bien, renseignez-vous!» Il rappelle pour dire que Mahé est blessé à la jambe, a perdu du sang et délire. Et il reçoit un ordre d'évacuation étrange : «Quand un général trois étoiles vous dit : «Vous roulez doucement. Vous prenez votre temps. Vous comprenez?» Il n'y a pas besoin de se faire répéter les choses...» Pour le colonel Burgaud, il est clair que le blessé doit mourir en chemin de ses blessures. Face aux enquêteurs, le colonel dira : «Au regard de la situation, j'ai pensé qu'il était acceptable de ne pas lui porter une assistance maximum.» Et devant le conseil d'enquête militaire, son supérieur, le général de Malaussène, chef des chasseurs alpins en Côte d'Ivoire, justifiera : «J'ai le sentiment que cela a permis de sauver des vies humaines.» Tout le monde est d'accord : il suffisait d'exécuter l'ordre implicite venu d'Abidjan.


Sauf que le général Poncet nie avoir donné un tel ordre illégal, implicite ou explicite. Ancien chef des opérations spéciales, le patron de Licorne est connu comme un homme d'autorité, adepte de l'efficacité, du secret et de l'action politique. Ce 13 mai, il enrage d'avoir à gérer la révolte des épouses de soldats français, à qui on a demandé de regagner la France. Et il en a assez de faire la police dans la « zone de confiance » où la police de l'ONU n'intervient pas suffisamment à son goût. Une fois Mahé capturé, il devrait, selon les accords de Marcoussis, l'envoyer au sud, à Duékoué, vers les forces présidentielles. Bangolo est trop dangereux. Va pour Man ! Son obsession est d'éviter «tout incident susceptible d'être exploité contre l'armée française», comme les récentes histoires d'attaques de banque ou d'accusation de viols. Face aux enquêteurs, le général Poncet affirmera qu'il voulait Mahé bien vivant pour faire taire les critiques du président Gbagbo sur l'inefficacité des militaires français. Pas à n'importe quel prix. Le général aurait bloqué l'idée de la section de Bangolo qui voulait tendre un piège au gang de Mahé, avec des hommes cachés sous des sacs de cacao dans des camions civils. Mais il n'hésite pas à envoyer ses hélicoptères pour capturer le fugitif.
Dans la nuit de vendredi à samedi, en apprenant l'assassinat de Mahé, le pro du renseignement demande au colonel Burgaud : «Combien d'hommes sont au courant? - Quatre ou cinq en dehors de nous deux.» Sans hésiter, le général décide de couvrir ses hommes et de mentir en signant un faux rapport suivi d'un communiqué officiel de Licorne : Mahé devient un fugitif mort de ses blessures et les militaires impliqués sont proposés pour des décorations. «Si j'avais été bien informé, je ne l'aurais pas fait», dira le général Poncet, qui ignore alors que plus d'une vingtaine de soldats et de sous-officiers connaissent les circonstances de l'assassinat de Mahé. Quelques mois plus tard, au retour des chasseurs alpins en France, la rumeur se répand et un officier finit par parler.


Aujourd'hui, le long de la chaîne hiérarchique, chacun ne reconnaît qu'une part du crime. L'adjudant-chef Raugel avoue une « corvée de bois » sur ordre ; le colonel Burgaud, la volonté de laisser mourir un homme blessé ; et le général Henri Poncet, un silence complice et officiel. Trois vérités seulement, pour pas mal de mensonges.

Jean-Paul Mari 


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